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Tout se passe comme si Stendhal, dans son oeuvre romanesque, avait décidé de mettre entre parenthèses cette inconvenance, cette grossièreté : la mort.
Il refuse de la décrire et l'exclut de son univers créateur. Ne pouvant la supprimer, il la sublime pour l'exorciser. Sans doute tous ses héros meurent jeunes, presque toujours tragiquement, ou se laissent-ils mourir s'ils ne se retirent pas dans une chartreuse. Mais cette sortie de scène est discrète, comme désincarnée, tout se passe simplement, même s'il s'agit d'une exécution capitale, proprement, poétiquement: c'est l'euthanasie littéraire qui est la manière de Stendhal de se révolter contre la mort.
A l'opposé du christianisme, la volonté païenne de Stendhal d'exorciser la mort, au point même parfois d'en faire une fête, apparaît avec éclat dans toute son oeuvre romanesque, par un phénomène de compensation en rupture avec la réalité.
Dans Armance, le suicide d'Octave de Malivert, qui dénoue la tragédie, est sans doute le plus caractéristique de cette euthanasie littéraire. Sa mort est voulue, elle est douce, belle, exempte de souffrance, elle se passe au large de la Grèce dans une nuit constellée d'étoiles : "Jamais Octave n'avait été sous le charme de l'amour le plus tendre comme dans ce moment suprême ... Un mousse du haut de la vigie cria : Terre ! C'était le sol de la Grèce et les montagnes de la Morée que l'on apercevait à l'horizon. Un vent frais portait le vaisseau avec rapidité. Le nom de la Grèce réveilla le courage d'Octave ; Je te salue, se dit-il, ô terre des héros ! et à minuit le 3 mars, comme la lune se levait derrière le mont Kalos, un mélange d'opium et de digitale préparé par lui délivra doucement Octave de cette vie qui avait été pour lui si agitée. Au point du jour on le trouva sans mouvement sur le pont, couché sur quelques codages. Le sourire était sur ses lèvres et sa rare beauté frappa jusqu'aux matelots chargés de l'ensevelir."
Octave a choisi sa mort, mais non pas Béatrix Cenci, elle, puisque meurtrière de son père pour sauver son honneur, elle est atrocement torturée avant d'être conduite au supplice. Voici pourtant en quels termes Stendhal décrit son enterrement : "A neuf heures et quart du soir, le corps de la jeune fille recouvert de ses habits et couronné de fleurs avec profusion, fut porté à Saint-Pierre in Montorio. Elle était d'une ravissante beauté; on eût dit qu'elle dormait..." Avec parfois, même dans les moments les plus tragiques, un clin d'oeil au lecteur : "Pendant qu'on mettait en ordre la mannaja pour la jeune fille, un échafaud chargé de curieux tomba et beaucoup de gens furent tués. Ils parurent ainsi devant Dieu avant Béatrix."
Voici maintenant Julien Sorel, alors qu'il est dans l'antichambre de la mort et qu'il connaît enfin, nous l'avons vu, le bonheur et l'amour. Quand il entre dans la salle où on va le juger, ce qui le frappe c'est "l'élégance de l'architecture". Et le jour de son exécution "marcher au grand air fut pour lui une sensation délicieuse. "Jamais cette tête n'avait été aussi poétique, nous dit Stendhal, qu'au moment où elle allait tomber. Les plus doux moments qu'il avait trouvés jadis dans les bois de Vergy revenaient en foule à sa pensée et avec une extrême énergie. Tout se passa simplement, convenablement et de sa part sans aucune affectation."
Tout se passa simplement. Sauf pour Mathilde (merveilleuse Mathilde aussi) qui suivit Julien jusqu'au tombeau qu'il s'était choisi, une petite grotte de la grande montagne dominant Verrières - on voit le symbole - et "à l'insu de tous, seule sa voiture drapée porta sur ses genoux la tête de l'homme qu'elle avait tant aimé". Tout se passa simplement pour Mme de Rénal qui fut fidèle à la promesse qu'elle avait faite : "Elle ne chercha en aucune manière à attenter à sa vie. Mais trois jours après Julien, elle mourut en embrassant ses enfants."
Il faut un très grand talent à Stendhal pour faire de dénouement sanglant - par une étrange alchimie qui transforme la souffrance en joie, l'amertume en douceur - un poème à la gloire de ses héros, une espèce de tragédie optimiste où l'on oublie la mort pour ne retenir que leur noblesse retrouvée. Tels qu'en eux-mêmes enfin...
Mais c'est peut-être dans La Chartreuse de Parme que le romancier porte à un point de perfection cette euthanasie littéraire. Clélia "ne survécut que de quelques mois à ce fils si chéri mais elle eut la douceur de mourir dans les bras de son ami". Trop amoureux et trop croyant pour avoir recours au suicide, car il espère "retrouver Clélia dans un meilleur monde", Fabrice se retire à la chartreuse de Parme mais n'y passe qu'une année. Gina, devenue comtesse Mosca, réunit toutes les apparences de bonheur mais de survit que fort peu de temps à Fabrice. Et c'est la conclusion fameuse du roman : "Les prisons de Parme étaient vides, le comte immensément riche, Ernest V adoré de ses sujets qui comparaient son gouvernement à celui du prince Eugène."
Tout continue. La mort engendre la vie. Peut-être le monde marche-t-il vers plus de bonheur. La tragédie se termine comme une histoire de fées douce-amère, à mi-chemin de la nostalgie et de l'ironie. Voilà comment sans être dupe, le romancier sublime la réalité et perpétue par un chef-d'oeuvre la destinée de ses héros.
En supprimant ainsi de sa création la mort dans ce qu'elle a d'horrible à ses yeux, Stendhal supprime du même coup une autre ennemie : la vieillesse. Julien, Fabrice, Octave, Clélia, Mme de Rénal meurent à la fleur de l'âge, dans tout l'éclat de leur jeunesse et de leur beauté, quand leur amour est à son zénith. Ils ne connaîtront ni l'usure de la passion ni le naufrage de la vieillesse. Une vieillesse qui au début du XIXe siècle commence à cinquante ans et même avant pour les femmes : il suffit, pour s'en convaincre, de relire par exemple La Femme de trente ans de Balzac.
On comprend que Stendhal qui met Shakespeare au-desus de tout, nourrisse une tendresse particulière pour Roméo et Juliette : cette histoire d'amour fou atteint un point de perfection dans la mesure précisément où les héros sont frappés en pleine jeunesse, au paroxysme d'une passion qui, par suite de leur diaparition même, restera intacte éternellement, miraculeusement préservée des injures du temps. C'est l'amour et la mort qui vont ici de conserve.
Permettez-moi, et ce sera ma conclusion, d'essayer de dire l'impression que me donnent les romans de Stendhal.
Eh bien ! malgré l'hécatombe du dernier acte, on ne ressent pas, à la lecture de ses romans, un sentiment d'abattement ou de désespoir. C'est encore une singularité de cet écrivain singulier.
Et pourtant !
Les personnages de Stendhal, je l'ai déjà souligné, meurent en pleine jeunesse et souvent de mort violente. Julien sur l'échafaud, Fabrice dans une chartreuse, Lamiel en prison, Octave de sa propre main au lendemain de sa nuit de noces et, dans Les Chroniques italiennes, suivant la réflexion de l'auteur, "le héros finit ordinairement par être décapité".
Leurs amours sont presque toujours malheureuses ou se heurtent à des obstacles meurtriers. Julien est exécuté pour avoir tiré à coups de revolver sur celle qu'il aime, Clélia est contrainte par les conventions sociales d'épouser un homme qu'elle n'aime pas. Follement amoureux et follement aimé Octave est impuissant à consommer son mariage. Lamiel la révoltée trouve la mort dans un incendie avec le compagnon d'aventure qu'elle s'est choisi, bandit de grand chemin. Dans Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme, comme dans Les Chroniques italiennes, la prison et cet autre espace clos qu'est le couvent jouent un rôle essentiel.
Voilà bien une étrange prédilection, dira-t-on, chez un écrivain, qui affiche son goût pour la chasse au bonheur.
Même s'il choisit comme héros des êtres d'exception dans des situations elles-mêmes exceptionnelles - il n'est pas donné à tout le monde heureusement de finir sur l'échafaud -, la vie est suffisamment tissée de drames quotidiens pour justifier sa démarche. D'autant plus que, quelque belle que soit la comédie le dernier acte est toujours sanglant, comme le note Pascal. Il n'y a donc pas chez Stendhal un parti pris de noircir la vie mais la volonté d'en montrer le caractère dramatique en partant de faits réels.
C'est là qu'intervient ce que l'on pourrait appeler la grâce de l'alchimie stendhalienne, la tragédie reste optimiste à cause sans doute de ce qu'elle recèle de confiance en l'homme.
On regrette la mort de ces héros rêveurs, tendres et violents, mais on est heureux de les avoir connus. Les prudents ont duré, les passionnés ont vécu, remarquait un moraliste du XVIIIe siècle. Julien, Fabrice, Lucien, chacun dans son registre particulier, ont eu une vie brève mais pleine, ardente, généreuse et, au-delà des différences de situation, ils ont en commun de pouvoir se dire au moment du bilan qu'ils n'ont pas à avoir honte d'eux-mêmes. Si on s'en tient aux normes de la réussite banale, ils ont connu l'échec - Julien ne sera qu'un instant comte de la Vernaye, Fabrice ne deviendra pas un haut dignitaire de l'Eglise et Lucien ne succédera pas à son père, banquier puissant -, mais les compromissions de la société n'auront pas de prise sur eux. Ils resteront intacts, libres de toute ambition subalterne.
Dans les circonstances les plus tragiques, ils échappent au désespoir par leur curiosité de la vie, la violence de leur passion, leur amour du beau et cette aptitude au bonheur qui est une forme de l'énergie vitale mais qui a naturellement pour revers une égale vulnérabilité à la souffrance. Ainsi chez Stendhal même la souffrance est-elle tonique. Elle est un moment de la vie, mais non pas sa condamnation. Elle est souvent en amour la rançon inévitable du bonheur.
André Gide remarquait qu'il ne suffit pas de bons sentiments pour faire de la bonne littérature. En quoi, s'il avait en vue la littérature édifiante, il avait parfaitement et totalement raison. Stendhal semble pourtant lui donner tort car ses héros sont habités par les bons sentiments.
A condition de s'entendre sur la signification du mot et de n'avoir pas peur de ceux par qui le scandale arrive, les critères stendhaliens risquant en effet de choquer quelque peu les amateurs de vertus ordinaires. comme nous en prévient ironiquement l'auteur, dans l'avertissement de La Chartreuse de Parme : "J'avouerai que j'ai la hardiesse de laisser aux personnages les aspérités de leurs caractères; mais en revanche, je le déclare hautement, je déverse le blâme le plus moral sur beaucoup de leurs actions ... Cette histoire n'est rien moins que morale et maintenant que vous vous piquez de pureté évangélique en France, elle peut vous procurer le renom d'assassin."
Souvenons-nous. Par amour d'une belle duchesse et de la République, un poète carbonaro tue le prince de Parme. Un plébéien révolté abandonne sa femme et blesse sa maîtresse à coups de revolver. Un Premier ministre conspire contre son roi pour plaire à celle qu'il aime. Un jeune prêtre simoniaque commet le péché de chair avec une marquise mal mariée. Une patricienne romaine devient meurtrière de son père qui a abusé d'elle. Sans faillir apparemment à l'honneur, le fils d'un banquier exécute les basses besognes d'un ministre de Louis-Philippe. Pour ne rien dire de la duchesse de La Chartreuse, un peu incestueuse, et de l'abbesse de Castro un tout petit peu enceinte.
On pourrait croire qu'il s'agit des vagabondages d'une imagination dépravée si le romancier n'avait pas emprunté ses sujets à la Chronique historique ou à la Gazette des tribunaux. Quoi qu'il en soit, il y a là, reconnaissons-le, de quoi soulever d'une juste indignation les prêtres de la morale traditionnelle.
Pourtant nous sommes à l'opposé du roman noir.
En fait, ces personnages apparemment scandaleux sont des femmes et des hommes d'honneur et la bassesse leur est étrangère. Ils ont l'hypocrisie en horreur et sont prêts à sacrifier intérêt, fortune, ambition à l'amitié, à l'amour ou même à une certaine idée qu'ils se font d'eux-mêmes.
A la fin du Rouge et Noir, quand son confesseur vient demander au héros de se convertir avec éclat, car ce serait un moyen sûr d'obtenir sa grâce, il s'attire cette fière réponse du condamné à mort qui ne veut pas devoir son salut au mensonge : "Et que me restera-t-il, répondit froidement Julien, si je me méprise moi-même ? ... Je me ferais fort malheureux si je me livrais à quelque lâcheté."
A Sainte-Beuve, qui estimait que La Chartreuse était un livre immoral, on opposera le jugement de ceux qui avec plus de raison croient distinguer dans l'oeuvre stendhalienne une ligne de partage très nette entre le bien et le mal, les héros se situant du côté de la vertu, même s'il s'agit, je l'ai déjà noté, d'une vertu singulière et scandaleuse. Se foutre complètement de tout, excepté de sa propre estime. Cette exigence souvent exprimée par l'auteur est perceptible chez tous ses héros, pour peu qu'on gratte au-delà de l'épiderme. C'est ainsi que le philosophe Alain remarque: "Comme si dans les trois fameux romans, et partout, le bien et le mal n'étaient pas séparés comme le ciel et l'enfer, et comme si Julien Sorel n'était pas au ciel, au lieu que l'hypocrite Tambeau est l'enfer même !"
Encore un trait spécifique à Stendhal : ce psychologue expert dans l'exploration du coeur humain ne craint pas de nous ramener à ce qu'il considère comme le choix décisif : être ou ne pas être un salaud. En vertu de ce manichéisme qui échappe lui aussi au manichéisme ordinaire - de même que sa conception de la vertu se situe au-delà du bien et du mal -, les personnages de ses romans se partagent en deux grandes familles : ceux qui ont l'âme noble et les autres. Mais ce que Paul Valéry disait de la bêtise, Stendhal aurait pu le dire de l'ignoble : ce n'était pas son fort. Il ne se complaît pas dans la peinture des fripouilles et des médiocres et en cela il est l'opposé du naturalisme et même loin de Balzac ou de Flaubert. Il se contente d'exécuter d'un mot ces fâcheux, mais à l'évidence il supporte mal leur compagnie et préfère retourner le plus possible à ses chers "happy few".
Stendhal est né trop tôt, assez cependant pour savoir comme Saint-Just qu'avec la Révolution française le bonheur est devenu "une idée neuve en Europe". Si cette grande espérance va au rythme de l'Histoire, c'est-à-dire à pas lents, si la République des sans-culottes, victorieuse des princes à Valmy, a débouché sur l'Empire et la monarchie de Juillet, il n'en reste pas moins au fond du coeur fidèle à ses premières amours jacobines. S'il s'intéresse à la politique, lui l'égotiste, c'est parce qu'il la considère comme une technique de la recherche du bonheur en société, du bonheur pour le plus grand nombre. Les temps ne sont pas encore venus et le siècle est celui de l'argent roi qui érige de nouveaux empires et emprisonne les âmes. Mais Stendhal n'a jamais oublié les enthousiasmes de sa jeunesse et il écrit en 1837 à l'âge de cinquante-quatre ans : "Que le lecteur s'il a moins de cinquante ans veuille bien se figurer, d'après les livres, qu'en 1794, nous n'avions aucune sorte de religion; notre sentiment intérieur et sérieux étant tout rassemblé dans cette idée : être utile à la patrie... Dans la rue nos yeux se remplissaient de larmes en rencontrant sur le mur une inscription en l'honneur du jeune tambour Bara !..."
L'individu peut aller à la chasse au bonheur et le trouver un moment dans l'amour ou le plaisir, celui des sens, celui que donne le rêve, les arts, la musique, la rencontre avec un paysage sublime ou la compagnie des âmes sensibles. Mais ce bonheur a ceci de singulier qu'il ne peut jamais totalement ignorer le monde extérieur ni supporter l'injustice qui frappe les autres. Ainsi Fabrice dans La Chartreuse alors qu'il vient de connaître auprès du lac Majeur un moment de joie privilégié, s'interroge sur les faveurs dont il bénéficie de la part du tyran de Parme. Bien qu'il s'efforce de plaider sa cause en jouant les cyniques : "Puisque ma naissance me donne le droit de profiter de ces abus, il serait d'une indigne duperie à moi de n'en pas prendre ma part", il le fait sans conviction et le charme est rompu : "Ces raisonnements ne manquaient pas de justesse; mais Fabrice était bien tombé de cette élévation de bonheur sublime où il s'était trouvé transporté une heure auparavant. La pensée du privilège avait desséché cette plante toujours si délicate qu'on nomme le bonheur."















